Zven Zowianec était assis derrière le comptoir de son magasin, sur son tabouret multiplement réhaussé. On ne voyait pourtant dépasser que la tête de ce vieux Midwerg sans âge, dont la longue barbe blanche s'était coincée dans la caisse. Zven vendait des "articles de savoir", comme il était écrit sur la devanture de son échoppe. Il fallait comprendre par là de vieux livres poussièreux hors de prix, d'une qualité médiocre, rongés par les mites et autres insectes amateurs de papier. Pourtant Zven avait eu un passé glorieux, du moins était-ce ce qu'il racontait le soir à la taverne, lorsqu'ayant bu quelques choppines de trop, il se mettait à parler comme un vieil ivrogne à qui était assez fou pour l'écouter encore. Du reste, personne ne pouvait réellement attester de la réalité de ses paroles, puisque tous ses camarades de jeunesse était déjà dans la tombe. Voici tout de même son récit : "J'ai été jeune moi mon gars ! Et beau ! Ca oui j'étais beau quand qu'j'étais jeune. J'avais tout plein de donzelles qui voulaient m'marrier. Pis moi j'en voulais qu'une. J'voulais l'impressionner moi, mais j'avais qu'mon échoppe où que j'vendais des salades. Pis son père, bah il voulait des grosses épousailles bien riches. M'a dit qu'si j'voulais sa Sovania, fallait qu'j'me trouve une meilleure position sociale. Alors j'me suis décarcassé comme qu'on dit. Pis que'ques'années après, beinh j'avais une affaire qui marchait bien t'vois. J'vendais des bouquins t'vois. Rigole pas p'tit, j'étais devenu ben riche. J'pouvais m'payer tout c'que j'pouvais bien vouloir dans c'te Cité. Mais moi j'voulais la Sovania. Alors chuis r'tourné voir el père de Sovania. Pis t'sais pas c'qu'y m'a dit ? Que j'devais faire partie du conseil de la guilde ! Et ouais, un p'tit jeunot comme moi au conseil, c'est-y pas une drôle d'idée qu'l'a eu là ? Alors bah, j'ai fais campagne comme qu'y disent. Que'ques pots de vins bien placés, j'y ai laissé la moitié d'm'a fortune. Mais c'tait pour Sovania, alors j'm'en fichais. Pis j'ai fini par être élu, j'en revenais pas dis donc ! J'avais des dizaines d'employés, j'avais l'titre de conseiller comme il voulait. Chuis r'tourné l'voir. Bah, j'avais bien pris que'ques'années moi... Mais la Sovania, l'avait surtout pris des enjolivures. Tu m'comprend ? S'rait même pas rentré dans la robe d'ma mère la Sovania tellement qu'ca flottait d'partout. "J'en veux plus d'vot' fille" qu'j'lui ai dit au père. L'était furieux ! J'crois qu'c'est à cause de lui qu'j'ai perdu ma place au conseil, et que des types des S.M. m'sont tombés dessus. J'ai fais que'ques mois d'hospices, quand j'suis r'sorti j'avais plus rien. Même plus mon visage..." |