:: Les tribulations de Thomas ::

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Histoire

Papy le 21/10/2006

Le crieur d'heures vient tout juste de disparaître que déjà Thomas remonte la rue ; il sait qu'il a tout intérêt à ne pas être en retard s'il veut pouvoir trouver du travail. Au loin, les cloches sonnent Prime. La ville s'éveille.

Devant lui, une patrouille « ouvre » la rue qui mène au quartier des Ombres, et les gardes défont la lourde chaîne qui ferme, chaque soir, la porte des grilles du quartier afin que les gens aisés sachent qu'il ne fait pas bon se promener dans ses ruelles. Les hommes d'armes ne lui accordent pas un regard. Des individus comme lui, ils en croisent des centaines chaque matin.

Thomas aura bientôt dix-neuf ou vingt-ans. Fasciné par le travail du verre, il a très tôt cherché à intégrer la guilde de Commerce et Conception. Mais on lui a refusé l'accès, car aucun membre ne voulait de lui actuellement, faute de n'avoir pu payer. Les privilèges de ces corporations l'énervaient, mais qui était-il pour venir se plaindre. Le Guide avait décidé du meilleur sort pour les habitants de la Cité. Enfin. le mois dernier, il a fait la connaissance d'un trouvère qui a accepté de le prendre sous son aile, contre un faible prix. Dès qu'il aura assez de pièces pour le payer, il acceptera son offre. D'autant plus que le saltimbanque, élevé par une famille bourgeoise, lui a également proposé de lui apprendre à lire et à écrire. Cela, Thomas l'aimerait tout particulièrement. Un métier de clerc, il le sait, lui permettrait de pourvoir aux besoins d'un foyer, s'il devait un jour en fonder un. Mais ne rêvons pas trop.

Comme chaque matin, la place d'embauche est noire de monde. C'est normal après tout, les guildes se réunissent là tous les jours pour les emplois temporaires. Thomas se positionne de son mieux dans l'incroyable agitation qui règne sur les pavés. Sa carrure ne lui permet pas de prétendre aux travaux trop physiques de la guilde survivance, mais il ne doit pas non plus s'intégrer à un groupe dont il ne maîtrise pas la spécialité. Tout va très vite sur la place d'embauche. Quelques minutes sont souvent suffisantes à un donneur d'ordres pour trouver les travailleurs dont il a besoin pour la journée. Cette fois-ci, Thomas a de la chance. Il est embauché pour décharger les cargaisons de bois ramenées d'une exploration arrivée la veille. Il sera payé en nature, bien évidemment, mais n'aura au moins pas à mendier pour pouvoir manger.

Bien sûr, les chariots ne contiennent pas énormément de bois. Il y a fort à parier que les cinq hommes engagés auront vidé la cargaison bien avant le coucher du soleil. Sous le portique d'entrée, le chef de l'expédition discute gaiement avec le guide forestier. Les deux hommes semblent de fort bonne humeur, ce qui s'explique par le fait qu'ils soient revenus vivants - et qu'ils aient touché une énorme prime pour leur périple.

Toute la matinée, Thomas et ses compagnons déchargent sans un mot bûches et troncs qu'ils entassent dans un entrepôt de la guilde. Le donneur d'ordre les laisse faire en silence, il semble satisfait de leur travail. En début d'après-midi le navire est vide, et les hommes peuvent s'arrêter quelques instants pour manger. Mais l'on aura encore besoin d'eux par la suite. Le repas est faste car le donneur d'ordre a réussi à détourner quelques paniers des réserves de la guilde. Chacun a droit à deux oignons, une grosse tranche de pain noir et, surtout, d'un peu de miel. Contrairement à ses compagnons, qui gardent la quasi-totalité de leur repas afin de pouvoir nourrir leur famille, il met juste de côté un oignon et un petit bout de pain pour ce soir. Le reste, il l'engloutit avec voracité.

Une fois le repas terminé, le donneur d'ordres vient signaler aux hommes qu'il aura besoin d'eux afin de ranger l'entrepôt. Thomas est toutefois jugé un peu trop freluquet pour ce travail, aussi lui confie-t-on une autre tâche. Bien vite, il se retrouve responsable d'une petite charrette à bras et de deux coffres d'épices qu'il lui faut livrer à l'autre bout de la ville. Thomas déglutit. Il sait qu'il n'a pas intérêt à perdre la marchandise qui lui a été confiée. Heureusement qu'il connaît les artères les plus fréquentées de la cité, là où l'on a que peu de chances de se faire dévaliser en plein jour.

Dans les rues de la ville, Thomas sifflote en tirant son lourd fardeau. La journée est particulièrement agréable et le jeune homme est tout heureux que la longue période des conditions météorologiques difficiles soit enfin finie. Et il n'est apparemment pas le seul. De petits étalages permettent aux maraîchers de la Guilde du Commerce de présenter leurs produits frais, qui proviennent pour la plupart d'un petit bout de terre qu'ils louent une fortune, à l'extérieur de la ville. Dans les échoppes, le commerce va bon train. Les responsables de la Guilde doivent être riches à millions. Encore une injustice.

Un marchant de bougies a situé sa boutique à côté de celle d'un parcheminier, et leur clientèle, plus rare, est aussi beaucoup plus aisée. Non loin de là, le boucher attend désespérément que quelqu'un vienne lui acheter sa viande. Il sait pourtant que ses clients ne se manifesteront pour la plupart qu'à la nuit tombée, comme pour mieux passer inaperçus. Tout comme les soldats et les bourreaux, les bouchers sont en effet frappés par le tabou de la violence et du sang, et c'est là une profession déshonorante avec laquelle les familles nobles et bourgeoises ne veulent pas avoir à faire.

Bien que l'on soit là dans l'une des plus grandes artères de la cité, la misère reste très visible. Assis à même le sol, les mendiants quémandent dans l'espoir que quelqu'un voudra bien leur lancer un croûton de pain rassis. A l'opposé de cette vision, un marchand d'oublies vend ses gâteaux en faisant tirer au sort le nombre de friandises avec lesquelles chaque client partira.

L'avenue suivante est très particulière, car elle traverse le centre ville et que l'Eveillé a décidé d'y faire réparer sa cathédrale, détruite en partie par la dernière attaque de la végétation. Alors que presque toutes les maisons sont en bois fragile, l'édifice sera bien sûr totalement réparé grâce à des pierres bien solides, comme le château du Guide et les demeures des privilégiés de la ville. Le chantier bat son plein, et le maître ès pierres ne cesse d'aller d'un endroit à un autre afin de tout régenter.

Les cloches sonnent les Vêpres lorsque Thomas ramène enfin la charrette vide à l'entrepôt. Une fois la livraison effectuée, le trajet de retour s'est déroulé sans trop de problème, si l'on excepte un embouteillage occasionné par le passage d'une escorte arborant les armoiries du Guide. Tout compte fait, la journée a été étonnamment calme, comme si le retour du beau temps avait calmé les esprits. et l'extérieur. Pas le moindre signe d'attaque, mais cela ne saurait durer.

En rentrant au foyer qui l'héberge pour un coût modique, Thomas croise un marchand de sel qui ferme son échoppe en se frottant les mains. Lui a trouvé le bon filon, car non seulement le produit qu'il vend est le seul non négociable et à se payer en argent comptant, mais il a été depuis peu élevé en impôt. Les Guildes n'ont comme autre choix que de lui acheter de grosses quantités. où alors de lui acheter son exploitation sur les bords du lac salé. Voilà une bonne idée, songe Thomas. S'il parvient à se faire engager comme apprenti auprès de ce marchand, il pourra peut-être économiser assez d'argent pour se faire engager auprès du trouvère.

Il s'en occupera demain.

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