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(...) Aujourd’hui j’emmène Ragn avec moi en forêt. Il est temps pour lui de commencer à se faire un corps apte à le soutenir tout au long de sa vie. Son oncle et son cousin viendront avec nous.
J’ose avouer ici ma crainte de plus en plus forte de ces arbres. Mon père avait planté une pancarte dans les bois, il y a au moins une cinquantaine de cycles. La dernière fois que je suis allé chercher du bois, j’ai du marcher au moins un demi jour pour atteindre le morceau de planche. Un demi jour de bois en plus... La forêt gagne du terrain tous les jours, et déjà, le conseil du village pense à faire évacuer les habitations les plus proches de la lisière.
Je dois cesser de m’inquiéter. Mon fils compte sur moi, il doit me suivre, et non pas avoir peur.
(...) Je ne sais plus comment la calmer. Depuis ce jour maudit... elle m’en veut, j’en suis sur.
Ces bois nous auront finalement tout pris. Nous déménageons, le village est à moins de quelques mètres de la lisière à présent. Notre maison est perdue, tout comme mon fils. Ah Ragn ! Comme je suis triste de t’avoir emmené avec moi ce jour là. Pourquoi suis-je si bête ! Ta mère a raison, rien ne m’obligeait à nous emmener si loin dans les bois, cette fichu pancarte n’était pas si importante. Je suis désolé mon fils, désolé de l’avoir laissé t’engloutir ainsi. Maudite forêt !
Demain soir, quand ils seront tous partis, tu brûleras. Tu brûleras avec moi. Car à jamais j’emporterai tes enfants comme tu as emporté le mien. Et le feu unira notre peine.
Depuis toujours, l'histoire du continent est liée à celle de ses bois. Depuis les plus hautes montagnes, la forêt semble s'étendre sur des lieux à la ronde. La mer n'existe pas pour ses habitants, ils ne connaissent qu'un océan de verdure.
Le continent est issu d'une longue histoire, qui se perd à présent, comme toute chose recouverte par les bois. Chaque peuple à son histoire, sa propre légende, mais tous s'accorde sur ces quelques points.
Le continent accueillait il y a longtemps une mixité importante de peuples divers et variés. Plus ou moins évolués, ils vivaient cependant en harmonie les uns avec les autres. Certes, des tensions existaient, mais les quelques conflits armés survenus étaient rapidement remplacés par des solutions plus diplomatiques. Le continent en lui même était donc un havre de paix, on évoquait la merveille de ses côtes au bord des océans. Les peuples parlaient d'expéditions maritimes qui rapporteraient un jour l'existence, ou non, d'autres continents. Les esprits se tournaient vers le large. Pour un temps hélas.
Le continent porte sur lui son cancer. Havre de paix selon certains, la forêt a offert à de nombreuses générations son bois, ses branches, et son gibier. Les arbres étaient coupés selon des traditions de préservation du bois, et la forêt était respectée par tous les peuples. Mais l'inverse était faux.
Le forêt grandissait, de jour en jour. Les peuples mirent un temps à le remarquer, peut être parce que les bois s'allongèrent d'abord vers des zones non peuplées. Mais petit à petit, des arbres vinrent pousser au delà des lisières, et l'espace des villes et des villages se réduisit inexorablement. Quelques peuples alarmèrent les autres. La situation fut tout d'abord mal comprises, la confusion des différentes remarques fut responsable d'une perte de temps lourde de conséquences. Les premières disparitions furent annoncées.
Les bois n'avaient jamais été la cause de peines pour les habitants du continent. Certains chasseurs avaient certes eu des ennuis avec des ours, des loups ou des sangliers, mais les accidents étaient rares, les bois semblant protéger les gens qui s'y aventuraient. Alors quand les bois avancèrent, les chasseurs continuèrent leurs activités. On dénombra alors des non retours, des disparitions. Puis, le temps aidant, les peuples mirent en commun leurs nouvelles. Chaque village, chaque ville pleurait la perte de presque tous ceux qui s'aventuraient dans les bois. Du havre de paix, ceux-ci devinrent une menace pesante, une frontière avec le mystère. A jamais l'esprit des peuples en serait marqué.
Les villages furent abandonnés, les villes désertées. Les bois avançaient sans stopper vers les habitations. Les peuples étaient déjà coupés des côtes, les océans n'étaient plus visibles. De grandes migrations eurent lieu. Chaque habitant emmenant avec lui de quoi vivre, abandonnant à jamais l'histoire de son peuple, de son clan ou de sa famille.
Lors de ces grands voyages, l'histoire du continent perdit la trace de quelques peuples. On ne sait combien de vies furent ainsi prises, ni par qui, ni quand exactement. Mais les peuples restant pleurèrent la perte de leurs voisins, et redoutèrent eux aussi la disparition.
Les générations suivantes décidèrent un jour de stopper l'errance à travers le continent, et obligèrent les peuples à se sédentariser. Les plus vieux habitants écoutèrent les plus jeunes, ceux ci leur annonçant vouloir lutter contre les bois. Alors les villages se reformèrent, les peuples s'éloignant un peu, pour garder un peu de territoire propre, mais pas trop, afin de sentir la présence rassurante d'un voisin.
Les jeunes prirent alors leurs outils, et haches, scies et pelles s'attaquèrent aux bois. L'acier mordit les arbres, les racines furent arrachées à la terre. Sous la protection d'hommes en armes, les travailleurs détruisirent les bois. Le feu brûlait la végétation arrachée, on construisit nombres de meubles inutiles, juste pour utiliser le maximum de bois. Les peuples avaient perdu le respect ancien envers la nature, et la considéraient à présent comme l'ennemi de la vie.
Les premiers villages touchés disparurent en une nuit, les arbres engouffrant l'ensemble des habitations. Les gardes furent réduits au silence par l'action des meutes de loups.
Le matin, le réveil des habitants fut une vision d'horreur. Partout sur le continent, dans les espaces non encore occupés par les bois, la nature avait attaqué, avait reprit son terrain.
Terrifiés, les peuples abandonnèrent une nouvelle fois leurs habitations. Et encore une fois des peuples disparurent pendant l'exode...
L'horreur gagna l'ensemble du continent, et sa population migra vers le centre.
Les peuples restant se retrouvèrent alors les uns en face des autres. L’ensemble de la population était réduite à quelques nations, quelques civilisations. Oubliant toute idée d’individualisme, les peuples s’unirent. Ils construisirent une ville, une seule cité qui accueillerait les survivants et qui les protègerait.
Cette décision les sauva, les bois s’arrêtant un instant de poursuivre leurs attaques. Alors la cité prospéra, les quartiers grandirent, et l’espoir revint se poser sur les épaules des habitants du continent.
Tout autour d’eux la forêt menaçait. Chaque nuit pouvait être la dernière…
Dernière modification le 03/11/2006 par Animateur Poak